Quand les mots s’en vont

Portrait en noir et blanc de Bruce Willis, la main devant la bouche

Je suis tombée récemment sur une interview d’Emma Heming Willis. Depuis plusieurs années, elle raconte ce que la maladie de Bruce Willis a changé dans leur famille. J’ai lu ses mots sans vraiment savoir pourquoi ils me touchaient autant. Peut-être parce qu’il y a quelque chose de très particulier dans le fait de voir les mots s’en aller chez quelqu’un dont toute la vie publique a été faite de paroles, de répliques, de voix, de réparties. Bruce Willis, pour moi, c’est d’abord une voix. Une voix grave, un peu traînante, un sourire au coin des lèvres. Des répliques de films que je serais probablement incapable de réciter aujourd’hui, mais dont je reconnaîtrais immédiatement le ton. Et puis j’ai pensé à quelque chose de beaucoup plus simple. À toutes les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie et dont je pourrais encore reconnaître la voix. Certaines sont mortes depuis longtemps. D’autres ont simplement vieilli. Mais il suffit parfois d’entendre une vieille cassette, un message vocal conservé par hasard, une vidéo de famille, et quelque chose revient immédiatement. Une manière de prononcer notre prénom. Une intonation. Un rire. C’est étrange, la mémoire. On croit qu’elle conserve les grandes choses : les dates, les événements, les visages. Et puis elle nous rend parfois quelque chose de beaucoup plus petit. Une expression que notre père répétait toujours. La façon dont notre grand-mère disait « allez, viens ». Le rire d’une sœur lorsqu’elle était jeune. Des choses qui n’avaient aucune importance au moment où elles se sont produites, et qui deviennent précieuses après. Dans cette interview, Emma Heming raconte justement ce que signifie, pour elle, voir disparaître peu à peu les capacités de communication de son mari. Elle explique qu’elle a dû apprendre à être auprès de lui autrement, alors que les conversations qui faisaient autrefois partie de leur quotidien ne sont plus possibles. Elle dit quelque chose qui m’a particulièrement touchée : elle a perdu son partenaire de conversation. Je crois que c’est cette phrase qui m’a fait réfléchir à la place que prennent les mots dans une vie. Nous n’y pensons pas lorsque nous parlons avec quelqu’un que nous aimons. Nous ne nous demandons pas combien de fois nous avons raconté cette anecdote, combien de fois notre père nous a parlé de son enfance ou combien de fois notre grand-mère nous a raconté la même histoire. Tout cela nous paraît tellement ordinaire que nous ne songeons pas à le retenir. Et pourtant, c’est précisément cette matière-là qui finit par nous manquer. Une voix, une expression, une façon de raconter les choses. Une histoire que l’on connaît presque par cœur mais que l’on aimerait entendre encore une fois. C’est peut-être pour cela que, lorsque je rencontre quelqu’un pour parler de sa vie, je suis attentive à des choses qui peuvent sembler insignifiantes. Je ne cherche pas seulement les grands événements. J’écoute la manière dont la personne parle de son enfance, les mots qu’elle emploie pour évoquer ses parents, les détails auxquels elle revient spontanément. Parfois, une toute petite anecdote en dit davantage sur une personne que dix pages consacrées à sa carrière. Et souvent, au début d’un entretien, la personne me dit qu’elle n’a pas grand-chose à raconter. Je comprends ce qu’elle veut dire. Lorsqu’on a vécu une vie entière, on ne voit pas forcément ce qui pourrait intéresser les autres. On a simplement avancé, travaillé, aimé, élevé ses enfants, traversé des périodes heureuses et d’autres plus difficiles. On a pris des décisions qui nous semblaient évidentes sur le moment et d’autres que l’on a regrettées. On a changé sans même toujours s’en rendre compte. Mais pour celui qui vient après, tout cela est nouveau. Un enfant peut connaître parfaitement sa mère et ne rien savoir de la jeune fille qu’elle a été. Un petit-fils peut avoir passé des années auprès de son grand-père sans jamais imaginer comment il était à vingt ans, ce qu’il espérait alors, de qui il était amoureux, ce dont il avait peur ou ce qu’il rêvait de devenir. C’est cette partie-là de nos vies qui disparaît facilement. Pas les grandes dates que l’on peut retrouver dans un album ou sur un arbre généalogique, mais tout ce qui donne chair à une existence : les voix, les habitudes, les rencontres, les petites histoires de famille, les maisons dans lesquelles on a vécu, les métiers que l’on a exercés, les personnes qui nous ont marqué, les décisions qui ont changé notre trajectoire. Je crois que c’est ce que j’aime le plus dans mon métier. Entrer dans cette mémoire-là, avec quelqu’un, et essayer de comprendre ce qui a compté pour lui. Faire revenir des souvenirs qui semblaient oubliés. Retrouver des personnes disparues depuis longtemps. Entendre quelqu’un rire en racontant une scène vécue cinquante ans plus tôt et se dire que, finalement, cette scène mérite peut-être d’être conservée. Pas parce qu’elle est extraordinaire. Simplement parce qu’elle appartient à cette personne. En pensant à Bruce Willis, je me suis dit que nous avions peut-être tous quelque chose de cela à transmettre. Nous possédons tous une mémoire que personne d’autre ne possède exactement de la même façon. Même dans une famille, chacun se souvient différemment. Une même journée peut avoir laissé une impression complètement différente chez deux frères et sœurs. Alors que restera-t-il de tout cela ? Je ne connais pas la réponse. Mais je sais que certaines choses disparaissent beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine. Une voix s’efface. Une anecdote se perd. Un prénom finit par ne plus être associé à un visage. Et un jour, il n’y a plus personne à qui demander. C’est peut-être à ce moment-là que les livres prennent une autre dimension. Je pense à ceux que j’ai écrits et à la façon dont ils seront peut-être relus dans quelques années. Aujourd’hui, ils racontent simplement la vie de quelqu’un. Mais demain, pour un enfant devenu adulte, pour un petit-enfant qui n’aura pas connu son arrière-grand-mère, ils pourront devenir une manière de revenir vers elle. Et c’est là que je comprends peut-être le mieux pourquoi j’aime tant ce métier. Je ne cherche pas à empêcher le temps de passer. C’est impossible. J’essaie simplement de retenir quelques voix avant qu’elles ne s’éloignent trop. De laisser quelque part les mots de ceux qui les ont prononcés. Pour que, plus tard, quelqu’un puisse ouvrir un livre et se dire : « Je ne l’ai pas connue comme ça. » Et peut-être même : « J’ai l’impression de l’entendre. »

Couverture du livre Le Voyage inattendu d’Emma Heming Willis

Découvrir Le Voyage inattendu d’Emma Heming Willis

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