Il y a une question que j’aime poser à mes clients. Pas toujours au début. Parfois après quelques rendez-vous, lorsque la confiance est là, lorsque les souvenirs ont commencé à affleurer.
« Avez-vous des regrets ? »
Ou bien :
« Quel est votre plus grand regret ? »
La question surprend. Elle fait parfois naître un silence. Puis une histoire arrive.
Une rencontre. Une décision. Une occasion manquée. Un amour. Un départ. Une phrase que l’on n’a jamais dite.
C’est sans doute pour cela que Les 5 regrets des personnes en fin de vie, de Bronnie Ware, résonne autant avec mon métier de plume et de biographe.
Bronnie Ware est une infirmière australienne qui a longtemps travaillé en soins palliatifs. Auprès des personnes qu’elle accompagnait en fin de vie, elle a entendu revenir certains regrets, encore et encore. Cinq en particulier.
Ce qui m’intéresse dans son livre n’est pas seulement la liste de ces regrets. C’est ce qu’ils révèlent lorsqu’une vie est regardée avec le recul que donnent les dernières étapes : les choix, les renoncements, les liens, les mots restés en suspens.
1. Ne pas avoir eu le courage de vivre sa propre vie
Vivre selon les attentes des autres. Faire ce que l’on pense devoir faire. Remettre ses envies à plus tard.
Ce regret touche à une question que je rencontre souvent lorsque j’écoute une vie : quelle part de ce parcours avons-nous vraiment choisie ?
Au fil des entretiens, les réponses ne sont pas toujours formulées ainsi. Elles apparaissent dans un « j’aurais aimé », un « si j’avais su », un projet abandonné, une décision prise pour les autres. Mon rôle de plume est alors de laisser cette parole trouver sa place, sans la juger ni la corriger.
2. Avoir trop travaillé
Le travail peut être une fierté, une nécessité, une vocation. Mais il peut aussi prendre beaucoup de place.
Lorsque je recueille une histoire, les souvenirs qui reviennent ne sont pas toujours ceux que l’on aurait imaginés. Une réunion disparaît dans le récit. Un après-midi avec ses enfants reste intact. Un métier est raconté en quelques lignes, mais une rencontre occupe une page entière.
Le temps ne se met pas de côté pour plus tard. Et la plume, en donnant une forme au récit, permet parfois de mesurer autrement ce qui a vraiment compté.
3. Ne pas avoir osé exprimer ses sentiments
Il y a les grandes déclarations. Et puis il y a les mots tout simples : « Je t’aime. » « Tu m’as manqué. » « Je suis fier de toi. » « Je t’ai pardonné. »
Dans les récits que je recueille, les silences ont parfois autant de poids que les paroles. Une phrase jamais prononcée peut traverser des décennies.
Écrire une vie, ce n’est pas remplir les blancs à la place de celui qui raconte. C’est créer l’espace pour que les mots viennent, lorsqu’ils sont prêts.
4. S’être éloigné de ses amis
Les amitiés aussi connaissent les silences.
On se promet de rappeler. On attend d’avoir davantage de temps. Les années passent, les vies changent, les occasions deviennent plus rares.
Lorsque ces liens apparaissent dans une biographie, ils disent souvent bien davantage qu’une liste de noms. Une amitié peut raconter une époque, une jeunesse, une liberté, une fidélité. La plume aide à retrouver ce qui faisait la singularité de ces liens.
5. Ne pas s’être autorisé à être plus heureux
C’est peut-être celui qui me touche le plus.
Parce qu’il ne parle pas seulement de ce que l’on n’a pas fait. Il parle de ce que l’on ne s’est pas permis.
Être heureux sans attendre que tout soit parfait. S’autoriser à rire. À changer. À partir. À recommencer.
Dans une vie racontée, ces moments prennent une résonance particulière. On découvre parfois que le bonheur n’était pas absent. Il était là, discret, dans une maison, autour d’une table, auprès de quelqu’un. La plume ne transforme pas une vie : elle aide à regarder ce qui s’y trouvait déjà.
Ce que ces regrets racontent d’une vie
Ce qui me frappe dans ces cinq regrets, c’est qu’ils parlent finalement assez peu de réussite, d’argent ou de possession.
Ils parlent de choix. De temps. De relations. De paroles que l’on n’a pas dites.
Autrement dit, ils parlent du récit intime d’une vie. De ce qui lui donne sa couleur, ses bifurcations, ses personnages principaux et parfois ses zones d’ombre.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse lorsque j’écoute une vie.
Une biographie ne consiste pas seulement à raconter des dates, des métiers et des événements. Elle cherche aussi ce qui se trouve entre les lignes : les rencontres qui ont compté, les décisions qui ont changé une trajectoire, les renoncements, les joies, les blessures, les personnes que l’on a aimées.
C’est là que mon métier de plume prend tout son sens. J’écoute. Je questionne. Je note les mots, mais aussi les hésitations, les répétitions, les détails qui reviennent. Peu à peu, je cherche le fil qui relie les souvenirs entre eux.
Lorsqu’un client me parle d’un regret, je l’écoute particulièrement attentivement. Derrière un « j’aurais aimé… » se trouve souvent toute une histoire.
Mon travail n’est pas d’inventer une vie ni de parler à la place de celui qui la confie. Il est de lui donner une forme : une voix, un rythme, des respirations. De faire entendre ce qui compte, sans trahir ce qui a été vécu.
Pourquoi cette question a sa place dans une biographie
Demander à quelqu’un quels sont ses regrets ne signifie pas chercher ce qui ne va pas dans sa vie.
C’est une manière d’ouvrir une porte. Et c’est exactement ce que fait une plume : elle pose les questions qui permettent au récit d’aller un peu plus loin.
Que referiez-vous autrement ?
Qu’auriez-vous aimé oser ?
Y a-t-il une rencontre que vous n’avez jamais oubliée ?
Une décision que vous avez longtemps portée ?
Une parole que vous auriez aimé dire ?
Ces questions font parfois surgir des souvenirs inattendus.
Une maison. Une odeur. Un prénom. Une lettre conservée pendant cinquante ans.
Et soudain, un détail que l’on croyait insignifiant devient le début d’une histoire. C’est souvent ainsi que le récit se construit : non pas à partir des seuls grands événements, mais de tout ce qui leur donne un visage.
Et si nous commencions par demander ?
Je crois que c’est aussi cela, la transmission.
Prendre le temps de demander. Écouter la réponse. Puis confier cette parole à une plume capable d’en préserver la voix.
Car certaines vies ne demandent pas à être extraordinaires.
Elles demandent simplement à être racontées avec justesse, et à ne pas être oubliées.

Une lecture qui m’a accompagnée
Les 5 regrets des personnes en fin de vie, de Bronnie Ware, est un livre qui invite à regarder autrement nos choix, notre temps et nos relations. Bronnie Ware raconte avoir travaillé plusieurs années auprès de personnes en fin de vie et explique que ces cinq regrets revenaient régulièrement dans leurs confidences.
Pour découvrir son travail : le site de Bronnie Ware.
Et si vous souhaitez découvrir ma manière de recueillir et d’écrire une histoire familiale, vous pouvez lire mon article : Comment faire écrire la biographie de ses parents ?
